Associé aux sujets : Chute de la biodiversité, 6e extinction des espèces, Les limites planétaires, Perturbation des cycles biogéochimiques, Acidification des océans, Fonte des glaciers, Artificialisation des sols, La déforestation, Les points de bascule

 

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Ces dernières années, et même s’il s’agit d’un sujet crucial, il faut avouer que le problème écologique a été surtout réduit à la question du changement climatique et ses conséquences, du moins dans la presse et les discussions de comptoir. Pourtant, celui-ci est beaucoup plus vaste et concerne globalement tout ce qui impacte les milieux de vie, les vivants eux-mêmes ainsi que les interactions avec et entre ceux-ci, au point d’entamer des bouleversements irréversibles et extrêmement rapides : bien plus fulgurants que les changements qui proviendraient d’une évolution naturelle des cycles géologiques, biogéochimiques, astronomiques,… Aujourd’hui, ceux-ci mettent en péril les conditions d’habitabilité de notre planète, pas seulement pour nous humains, aussi pour les autres espèces et leurs individus.

Or, nous l’avons vu pour la question climatique, ce sont les activités humaines qui sont à l’origine du dérèglement climatique en cours : pas un astéroïde, pas d’autres espèces, ni même le soleil ou encore la géologie de la Terre. Nous !

Ce n’est donc pas comme si cette instabilité du système climatique était issue de phénomènes sur lesquels nous n’avions aucune emprise, aucun contrôle. En réalité, elle trouve son origine dans nos modes de vie, nos manières d’exploiter et transformer les ressources, qui sont motivées, à l’échelle de notre civilisation, par nos désirs les plus fantasques. Et nous en reparlerons, mais ces désirs ne sont-ils pas exacerbés, motivés par une façon totalement arbitraire de voir et concevoir le monde ?

Cette importante réflexion étant posée, revenons-en à la question écologique : si le climat n’est pas la seule variable impactée par nos activités humaines, quelles sont les autres ? Que signifient-elles et dans quelle mesure avons-nous perturbé ces autres paramètres ?

 

1) La biodiversité, aussi un paramètre clé ?

 

En guise d’exemple, et sans doute en avez-vous entendu parler plus d’une fois (même si beaucoup moins que le climat), le problème écologique englobe également la question de la biodiversité. En effet, au-delà de notre dépendance directe vis-à-vis de l’ensemble de la chaine alimentaire (exemple : pas de plancton, pas de poisson ; pas de poisson, pas de pêche), notre action sur le nombre d’individus par espèce et le nombre ou encore la diversité des espèces peut bouleverser les interactions entre celles-ci (qu’elles soient végétales et/ou animales), au point d’engendrer des réactions en chaine avec des pans de population entiers qui disparaissent, des espaces désertés,…

Dans certains cas, cela peut même aboutir à la disparition d’espèces et à la mort d’écosystèmes (cf. l’eutrophisation), avec des répercussions dommageables et irréversibles sur d’autres espèces/écosystèmes.

Au-delà du caractère sordide de la chose, cette propagation d’effets délétères en cascade peut se poursuivre jusqu’à affecter et menacer durablement nos conditions de vie, avec par exemple :

  • l’apparition de zones agricoles et forestières devenues infertiles, mettant en péril notre souveraineté alimentaire, les puits naturels à CO2, l’approvisionnement en ressources comme le bois,… ;
  • l’augmentation de zones toxiques dangereuses pour la santé et la contamination des eaux souterraines ;
  • la disparition des pollinisateurs sans lesquels beaucoup d’espèces végétales ne peuvent se reproduire (et qui dit moins d’espèces végétales, dit moins de végétation, moins de vie,…).

Bref, à travers ce court et simple raisonnement, l’on peut aisément saisir l’importance d’avoir une biodiversité la plus intacte possible car essentielle aux équilibres écosystémiques, imaginer les dégâts colossaux engendrés par une extinction massive du vivant au travers de nos activités humaines et le danger imminent que cela représenterait pour notre propre survie [¹].

Or, ces 40-50 dernières années, entre 60 et 70% des individus vertébrés ont disparu [²] ; 1 million d’espèces sont à présent menacées d’extinction sur les 8 millions recensées ; on aurait vraisemblablement perdu entre 75 et 80% des insectes volants en Europe au cours des 30 dernières années [³] ; en France, en 30 ans, pratiquement 40% des oiseaux présents dans les plaines agricoles ont disparu [],…

 

 

D’après les spécialistes, et au regard des précédentes extinctions survenues dans l’Histoire de la Terre, nous sommes sur la trajectoire d’une 6e extinction des espèces, et nous pourrions atteindre un taux d’extinction de 10 à 20% dans les décennies qui viennent. C’est ce que rappelle Bruno David, naturaliste spécialisé en paléontologie et en sciences de l’évolution et de la biodiversité [] :

« Aujourd’hui, on est sur des déclins d’abondance et extinctions qui peuvent conduire à 15 – 20% d’extinction dans les décennies qui viennent si on suit cette trajectoire. Par rapport aux grandes crises géologiques de la Terre, où on était sur des taux de 80% d’extinction, ça ne semble a priori pas si grave, sauf que ces 15 à 20% on les atteint 100 à 1000 fois plus vite que les vitesses du passé géologique de la Terre. Donc si on se projette sur quelques siècles, on s’aperçoit qu’on est vraiment sur la trajectoire d’une 6e crise »

En particulier, les principales activités responsables de ce déclin sont la destruction des milieux et les changements d’affectation des sols (la déforestation, l’agriculture intensive, l’urbanisation, l’extraction,…), l’exploitation des espèces sauvages (surpêche, chasse,…) et le changement climatique [].

Nous pourrions vous parler plus en détail de ce déclin de la biodiversité, car il y aurait tant à dire… Cela étant, l’objectif de cet article est de souligner à quel point la question écologique ne se limite absolument pas au climat, d’où l’importance de ne pas occulter toutes les autres crises écologiques au nom du réchauffement climatique. Si vous souhaitez en savoir davantage, nous vous invitons à lire le résumé du dernier rapport de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), qui est l’équivalent du GIEC (dont nous avons déjà parlé ICI) pour l’évolution de la biodiversité.

A ce titre, comme le rappelle bien Aurélien Barrau, on peut raser la forêt avec des bulldozers fonctionnant à l’énergie solaire, on aura quand même rasé un espace gorgé de vie. Et comme nous venons de le voir, il se peut que cet espace ait toute son importance pour notre propre survie. Faudrait-il donc devenir plus raisonnable sur nos usages afin de préserver au mieux nos écosystèmes, ce qui dépendra de notre capacité à extraire et mobiliser ces ressources avec justesse, sagesse, suffisance et parcimonie :

« Les sociétés occidentales sont dans un rapport quasi exclusif de ‘vivre de la nature’, et c’est cela qu’il faut changer. Il est important de remettre l’ensemble de ces valeurs dans les prises de décisions. Inclure ces valeurs, c’est inclure les personnes qui les portent. Il y a des groupes sous-représentés, comme par exemple les peuples autochtones, les femmes, la jeunesse, les générations futures. Inclure ces diversités de valeurs, c’est inclure la diversité de personnes. » (IPBES) []

 

2) Les autres paramètres écologiques et limites planétaires déjà dépassées

 

Pour faciliter l’interprétation de nos impacts (actuels comme potentiels) sur la biosphère, c’est-à-dire finalement sur l’habitabilité de notre planète bleue, des chercheurs du Stockholm Resilience Center (SRC) ont identifié et défini, en plus du climat et de la biodiversité, 7 autres paramètres clés.

Chaque paramètre est caractérisé par un seuil, qu’il convient de ne pas dépasser afin d’éviter des perturbations, voire des bouleversements irréversibles qui ont le potentiel de compromettre l’avenir des générations futures, et plus généralement la prospérité de l’espèce humaine.

En ce qui concerne la biodiversité et le réchauffement climatique par exemple, les seuils préconisés ont déjà été dépassés, et leur franchissement témoigne de perturbations inédites (la biodiversité tout comme le climat d’hier ne seront plus ceux de demain) qui peuvent entrainer des phénomènes en cascade auxquels il nous faudra immanquablement faire face (les fameux « points de bascule », voir point 5).

A ce stade, les scientifiques utilisent des modèles pour estimer les conséquences de tels dépassements selon différents scénarios (comme par exemple le scénario « on fait comme d’habitude »), mais ceux-ci ne pouvant tenir compte de toute la complexité des interactions au sein de la biosphère, leurs prédictions peuvent s’avérer imprécises et sous-estiment généralement la véritable étendue des dégâts ( = les dommages potentiels). Toujours est-il que les conséquences annoncées, liées à ces dégradations, sont d’ores et déjà cataclysmiques (cf. les conséquences du réchauffement climatique) !

La particularité de ces 9 paramètres réside également dans leur définition, qui tient compte des interdépendances entre chacun d’eux. Ainsi, même si toute la complexité des interactions du système Terre n’y figure pas, ce modèle est suffisamment étoffé pour prendre en considération une certaine incidence de l’évolution du climat sur la biodiversité et l’évolution naturelle des espèces par exemple. Dès lors, le dépassement d’une limite peut tout à fait entrainer un autre franchissement, ou du moins, augmenter les risques de dépasser d’autres limites [¹⁴].

 

 

Enfin, l’intensité de franchissement des seuils est également quantifiée afin d’évaluer à quel point chaque limite planétaire est dépassée : en outre, à quel point chaque dépassement recensé entraine des déséquilibres et instabilités importants au niveau du (des) paramètre(s) qui s’y rapporte(nt) directement, et à quel point chaque dépassement est dramatique pour le bon fonctionnement de la biosphère. Sur la figure suivante, on peut constater que l’érosion de la biodiversité a atteint un niveau de dépassement parmi les plus graves :

 

 

A ce stade, grâce aux études menées par l’ensemble de la communauté scientifique, nous savons que 6 des 9 limites ont déjà été dépassées, ce qui signifie que :

– le réchauffement climatique ;
– l’érosion de la biodiversité ;
– l’utilisation d’eau douce ;
– les cycles du phosphore et de l’azote ;
– les changements d’affectation des sols ;
– l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère ou pollutions (plastiques, autres produits chimiques manufacturés) ;

ont atteint des niveaux tels qu’ils engendrent d’importantes perturbations (irréversibles pour certaines d’entre elles), qui ne feront que s’amplifier si nous n’entamons pas rapidement leur limitation [].

 

 

Bref, inutile de vous dire que l’état de notre système Terre n’est vraiment pas au beau fixe, et si la situation parait déjà compliquée à travers le seul prisme du réchauffement climatique, ce n’est pour ainsi dire que la partie émergée de l’iceberg…

 

 

3) Eau douce, cycles biogéochimiques, affectation des sols et entités nouvelles : ça sent le roussi aussi !

 

Le groupe de 28 chercheurs ayant travaillé sur le concept de limites planétaires avait ainsi déjà déterminé en 2015 que nos activités engendraient d’importantes dégradations au niveau des cycles de l’azote et du phosphore, du climat terrestre, de la biodiversité et des sols []. Ces dépassements corroborent notre analyse figurant dans l’article sur la monoculture intensive, qui relate à quel point cette pratique ravage nos sols et perturbe les cycles biogéochimiques : rappelons à cet effet qu’au moins trois quarts des sols dans le monde sont dégradés [][] (33% souffrant d’une dégradation très avancée) et que l’agriculture conventionnelle en est l’une des principales causes [¹⁰][¹¹] (ci-dessous, l’évolution du nombre de zones mortes dans le monde [¹²][¹³]).

 

 

Bien évidemment l’étalement urbain, la déforestation ou encore l’extraction des matières premières sont autant d’activités qui transforment et affectent également les sols : aujourd’hui, les infrastructures et constructions humaines pèsent davantage que l’ensemble du vivant [¹⁵], et selon le rapport de l’IPBES de 2019, nous aurions perdu 32% des surfaces forestières par rapport à la période préindustrielle [¹⁶][¹⁷].

 

 

Pour perturber le moins possible les cycles de l’azote et du phosphore et éviter l’eutrophisation ainsi que l’anoxie aquatique (conséquences qui peuvent aboutir à la mort d’écosystèmes entiers), il faudrait donc recourir à moins d’engrais ( = changer de modèle d’agriculture), notamment en valorisant davantage les déjections animales (les nôtres aussi), réduire l’érosion des sols (car qui dit érosion, dit séparation des éléments chimiques qui se retrouvent dans l’eau à la place de rester dans le sol) et mieux traiter les eaux. Malheureusement, à l’heure actuelle les pratiques agricoles restent très largement conventionnelles, l’épuration de l’eau est encore marginale dans certains pays et nous continuons de déféquer dans de l’eau potable…

 

 

Ça, c’était le bilan de l’étude de 2015, mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis et nos chercheurs ont poursuivi leurs travaux, jusqu’à découvrir cette année que les limites liées à l’usage d’eau douce et au rejet d’entités nouvelles ont été elles aussi franchies [¹⁸] ! En d’autres termes, l’état de notre biosphère est pire encore qu’initialement annoncé, même si l’on pouvait pressentir le dépassement de la limite liée aux entités nouvelles, compte tenu du fait qu’il pourrait y avoir plus de plastique que de poissons dans nos océans d’ici 2050 [¹⁹] si nous continuons d’en consommer avec autant d’appétit…

D’autant que la pollution chimique concerne toute substance transformée par les activités humaines qui se retrouve dans l’environnement et y entraine diverses perturbations : intoxication des espèces, perturbation des cycles biogéochimiques naturels, prolifération d’espèces invasives, dégradation naturelle lente et accumulation dans la biosphère,… Elle ne se limite donc pas qu’aux plastiques, et englobe aussi les pesticides, les médicaments, les peintures, certains produits de nettoyage, etc.

Actuellement, il y aurait environ 350 000 produits chimiques (pas nécessairement tous néfastes pour l’environnement, même si leurs impacts sont rarement étudiés en profondeur). Leur production a été multipliée par 50 depuis le début des années 1950, et pourrait encore tripler d’ici 2050 [] !

Le cas du plastique est à cet égard relativement éloquent. On en retrouve partout et sous toutes les formes (microplastiques, morceaux,…) : dans les océans, sur les glaciers, dans les sols, même dans les organismes vivants dont les nôtres, à tel point que nous ingérerions l’équivalent, en termes de plastique, d’une carte bancaire par semaine [²⁰] !

Enfin, la masse totale de plastiques sur la planète représente désormais plus de deux fois la masse de tous les mammifères vivants, et environ 80 % de tous les plastiques jamais produits restent dans l’environnement [].

Alors face à ce fléau, que fait-on ? Là non plus pas de solution miracle : il va falloir drastiquement réduire notre consommation en produits (jetables entre autres), et améliorer autant que possible la recyclabilité et le recyclage de ces substances, matériaux et produits qui en découlent (bien que, comme nous le verrons dans un prochain article, le recyclage est loin d’être une solution miracle). Aujourd’hui, moins de 10% des matières plastiques sont recyclées !

Nous venons d’aborder la pollution qui s’accumule dans les océans, mais il ne faut pas oublier qu’elle affecte également l’eau douce. Ne constituant que 2,5 % du volume total d’eau de la planète, l’essentiel de l’eau douce provient des glaciers de l’Antarctique et du Groënland, le reste siégeant en majorité dans les nappes phréatiques [²¹].

Or, l’eau potable provient nécessairement de l’eau douce, et pour des raisons de santé (aussi bien pour nous-mêmes que pour les autres vivants) il conviendrait de limiter au maximum sa toxicité, ou pour le dire autrement, de réduire nos déchets.

Cette ressource, finalement d’une relative rareté, est cruciale pour hydrater la plupart des végétaux et animaux, puisque :

– pour bon nombre de plantes, le phénomène d’osmose empêche l’absorption de l’eau salée par capillarité, ce qui engendrerait leur déshydratation ;
– pour l’Homme, trop de sel peut provoquer des problèmes de tension artérielle et cardiovasculaires, mais aussi, par élimination du sel en excès dans le corps (via l’urine), la déshydratation.

Malgré son importance pour notre survie, sa mauvaise gestion, en plus d’être surutilisée pour des usages aussi discutables que secondaires, peut altérer la recharge de certaines nappes aquifères. D’autant qu’avec le réchauffement climatique et l’aridification, certaines zones voient leurs sols s’assécher pour des périodes de plus en plus longues, y compris durant les saisons où les nappes sont censées se recharger.

Résultat des courses : le niveau moyen des nappes baisse dans certaines régions du monde et les ressources en eau potable s’épuisent de plus en plus, alors que la population va continuer d’augmenter jusqu’à moitié du XXIe siècle au moins : l’Institut des Ressources Mondiales estime que 33 pays vont affronter des crises d’approvisionnement d’eau potable d’ici à 2040 [²²]. On pouvait donc s’y attendre, mais la publication d’une nouvelle étude (du SRC en collaboration avec les chercheurs du Potsdam Institute) démontre que la limite planétaire liée au cycle de l’eau douce a été atteinte [²³][²⁴][³⁶] !

Au-delà de limiter le réchauffement climatique, la destruction/l’artificialisation des sols et leur contamination, il faut donc également revoir les usages. Actuellement, dans le monde, c’est l’agriculture qui est (et de loin) le secteur le plus gourmand en eau douce (70%), suivi par l’industrie (20%). L’usage domestique, quant à lui, correspond à « seulement » 10% de la consommation d’eau douce [²⁵].

Si faire attention à ne pas ouvrir le robinet trop longtemps et prendre une douche au lieu d’un bain est on ne peut plus pertinent, cette répartition démontre toutefois que c’est aussi (et surtout) au niveau des pratiques industrielles et agricoles qu’il faut changer la donne, en tout cas à l’échelle mondiale !

 

4) Acidification des océans, aérosols, baisse de l’ozone stratosphérique : où en sommes-nous ?

 

Concernant les 3 limites restantes (acidification des océans, charge en aérosols dans l’atmosphère et réduction de l’ozone stratosphérique) les analyses révèlent qu’elles n’ont (pour l’instant) pas encore été dépassées et/ou que les données scientifiques sont pour l’instant insuffisantes et ne permettent donc de tirer aucune conclusion définitive. Mais en quoi le dépassement de chacune de ces limites serait dramatique pour l’habitabilité de notre planète ?

 

A) L’acidification des océans est alarmante

Les océans, en plus de jouer un rôle de redistribution de la chaleur à l’échelle du globe, participent à la captation du CO2 par un processus physico-chimique naturel permettant la dissolution du CO2 dans l’eau de mer, grâce à la photosynthèse du phytoplancton et à travers la fabrication du carbonate de calcium, soit du squelette des espèces à coquille.

On estime aujourd’hui qu’un quart (voire 1 tiers) des Gaz à Effet de Serre (GES) émis par l’Homme sont absorbés par les océans [²⁶].

Ainsi, au cours des 2 derniers siècles, à cause de l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère, les océans en ont absorbé davantage et ce surplus de CO2 dans les océans provoque leur acidification [²⁷]. En plus de cette acidification montante qui menace l’existence des espèces à coquille (car le CO2 capté induit alors une diminution du PH de l’eau, empêchant la formation du carbonate de calcium), plus l’eau est froide et plus le processus d’absorption est efficace [²⁷]. Or aujourd’hui, avec le changement climatique lié à l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’eau des océans se réchauffe et donc, leur capacité d’absorption du CO2 diminue [²⁷] (nous vous faisons grâce des perturbations que cela occasionne au niveau du cycle de l’eau).

Dès lors, d’un côté nous arrivons à cette situation critique où l’océan ne sait plus se réorganiser afin d’être un plus grand puits de CO2 (ce qui signifie en outre que le CO2 que nous émettons participera encore plus au réchauffement climatique), et de l’autre, cette acidification croissante menace la biodiversité marine, à tel point que pour un réchauffement climatique de +1.5°C, 99% des récifs coraliens seraient condamnés (et avec eux, les 25% de biodiversité marine qui en dépendent) [²⁸] !

Plus de récif coralien, moins de poissons. Et moins de poissons, moins de pêche, moins d’oiseaux,… Donc moins de nourriture, mais surtout, de grands déséquilibres écosystémiques !

Selon le SRC, le niveau d’acidification des océans est clairement préoccupant et nous sommes là aussi sur le point de dépasser le seuil à partir duquel il y a risque de profonds emballements et instabilités tels que ceux susmentionnés.

 

B) L’ozone stratosphérique : y a du mieux, mais restons vigilants

Dans les années 1950-60-70, les scientifiques constatent, au sein de la stratosphère, que l’ozone est de moins en moins présent, notamment au niveau du pole sud. Or, bien que cette substance soit dangereuse pour la santé, elle nous protège contre la surexposition aux rayons UV (voir notre article sur l’effet de serre) [²⁹].

L’observation de ce trou fit l’effet d’une bombe, puisque les rayons UV peuvent être très dangereux pour la santé et notamment provoquer un cancer de la peau en cas de surexposition. Trop d’UV altère également la croissance des végétaux et constitue, in fine, une menace vis-à-vis de la biodiversité [³⁰]. Enfin, la détérioration de la couche d’ozone au niveau de la stratosphère peut donner lieu à une formation plus conséquente d’ozone troposphérique (en basse altitude), susceptible de nous contaminer directement et occasionner des problèmes respiratoires comme l’asthme [³⁰].

Heureusement, grâce au consensus international établi au début des années 90′ sous l’égide de l’ONU (le Protocole de Montréal), les États acceptent de réduire l’usage des gaz chlorofluorocarbures ou CFC qui sont responsables de la destruction de la couche d’ozone, de mieux les recycler et de progressivement les remplacer par les hydrochlorofluorocarbures HCFC dont l’impact est moindre (sans être complètement anodin pour autant).

Si la situation s’est peu à peu améliorée, les efforts à fournir pour préserver l’ozone stratosphérique restent entiers !

 

C) Les aérosols : l’incertitude la plus totale

En ce qui concerne les aérosols (particules fines et substances en suspension dans l’air), la complexité de leurs interactions avec le climat (absorption et diffusion de la lumière, déclenchement de réactions chimiques en altitude – pluies, changements dans la circulation de l’air,…) rend difficilement quantifiables les conséquences qu’ils pourraient induire : certaines peuvent s’avérer positives, d’autres négatives et ainsi plus ou moins s’annuler selon ce qu’on étudie [³¹][³²].

Nous savons que les aérosols naturellement présents participent à la stabilisation du système climatique, mais à l’heure actuelle nous ne pouvons affirmer si les aérosols artificiellement créés et rejetés par l’Homme sont néfastes (ou encore, à partir de quelle quantité ceux-ci pourraient l’être), ni même évaluer les risques liés à leurs effets [³¹].

Dès lors, difficile dans ces conditions d’établir une limite à partir de laquelle les aérosols (ou certains d’entre eux) entraineraient des phénomènes d’instabilité problématiques pour l’intégrité de la biosphère. Compte tenu de cette totale incertitude, la prudence reste donc de mise et nous devrions préventivement limiter au maximum leur émission.

 

5) Les points de bascule ou tipping points, pour plus de douleur

 

A l’instar des limites planétaires définies par le Stockholm Resilience Center, les scientifiques s’intéressent aussi aux points de bascule liés à ces limites [³³] qui, une fois atteints, entrainent (ou augmentent drastiquement le risque d’amorcer) leur dépassement.

Une fois ces fameux points déclenchés, il y a donc risque substantiel et irréversible de (sur)dépassement de certaines limites planétaires, avec une résurgence de phénomènes en cascade et d’effets rétroactifs qui viendraient amplifier leur franchissement sans que l’on ne puisse plus faire quoi que ce soit (en d’autres termes, même en arrêtant les causes initiales de l’emballement, l’emballement se poursuivrait de lui-même et certaines limites seraient dépassées quoi qu’on fasse).

Prenons par exemple le réchauffement climatique : comme nous l’avons préalablement mentionné, si l’élévation moyenne des températures poursuit sa course, il y aura accélération de la fonte des glaciers et du pergélisol (qu’on appelle aussi permafrost).

Or, si les glaciers fondent plus vite, la surface réfléchissante diminue car l’eau a une capacité d’absorption des rayonnements solaires plus importante que la glace. Il en résulte ainsi une diminution du pouvoir réfléchissant des glaciers (qu’on appelle aussi albedo), un réchauffement des glaciers et donc une suraccélération de leur fonte.

Même constat pour le pergélisol, qui renferme tout un tas de bactéries et plantes issues des ères géologiques précédentes : en plus de voir son albedo diminuer suite à sa fonte, la dégradation de la couverture végétale par ces mêmes bactéries émettrait de colossales quantités de CO2 dans l’atmosphère, renforçant ainsi l’effet de serre et donc le réchauffement climatique responsable de cette fonte [³⁴] ! Se pose aussi la question d’anciens virus qui, libérés dans l’environnement d’aujourd’hui, déclencheraient des zoonoses potentiellement dramatiques !

Les points de bascule correspondent donc à ces moments critiques où des phénomènes renforçant les origines de leur apparition se manifestent, constituant des boucles de rétroaction mais surtout, des instabilités majeures avec l’impossibilité de revenir à l’état de départ [³⁵].

« Selon le Groupe international d’experts pour le climat (GIEC), le tipping point ou point de bascule en français correspond au « degré de changement des propriétés d’un système au-delà duquel le système en question se réorganise, souvent de façon abrupte, et ne retrouve pas son état initial même si les facteurs du changement sont éliminés »

En d’autres termes, il existe tout un tas de situations où le dépassement de certaines limites planétaires peut déclencher certains phénomènes et dérèglements, qui finissent par renforcer ce dépassement s’il est trop important : dépassement qui à son tour accroit l’amplitude des réponses et conséquences qu’il engendre, etc. jusqu’à atteindre un nouvel état d’équilibre, bien différent de l’état initial avant emballement.

Des scientifiques à travers le monde essaient ainsi de déterminer ces situations et les conditions de leur déclenchement, afin que nous puissions nous organiser pour éviter l’émergence de telles instabilités, qui rendraient notre avenir encore plus incertain qu’il ne l’est déjà.

A ce stade, comme le révèlent les travaux de cette équipe de chercheurs internationale composée notamment de David Armstrong McKaye et de Timothy Lenton de l’Université d’Exeter (Royaume-Uni), la situation est déjà critique :

« Alors que les chercheurs identifient seize points de basculement susceptibles d’avoir des impacts majeurs pour le climat [une des 9 limites planétaires], la société humaine et les écosystèmes, ils estiment que cinq d’entre eux pourraient être atteints très prochainement. Les autres prendraient effet sur des échelles de temps variant de quelques années à plusieurs siècles en fonction des températures atteintes à l’avenir. » (Mr Mondialisation)

 

6) Réduire notre empreinte écologique ou tchi tchi

 

Pour conclure ce sujet relativement dense (et pourtant d’utilité publique), nous pouvons d’ores et déjà admettre que nous avons allègrement dépassé les limites, certaines à jamais. Malgré tout, il reste encore de l’espoir : il nous est encore possible de limiter le taux d’extinction des espèces sous la barre des 10%, de limiter le réchauffement climatique à +2°C, de préserver et redévelopper nos forêts, de restaurer la vie et la fertilité de nos sols,…

Par contre, quoi que nous fassions, le niveau de la mer ne cessera de monter dans les siècles qui viennent, les glaciers poursuivront leur fonte, les plastiques (à moins d’être récupérés et recyclés, ce qu’il est impossible de faire pour tous les plastiques) persisteront dans les océans et continueront d’être ingérés,… Bref, certains points de bascule ont déjà été déclenchés, et il va maintenant falloir faire avec…

Nous espérons également que cet article vous aura permis de prendre conscience de l’importance de gérer toutes ces crises écologiques interdépendantes simultanément, ce qui est naturellement autrement plus compliqué que de seulement réduire notre empreinte carbone ! Nous parlerons donc plutôt d’empreinte écologique, bien supérieure aujourd’hui à la biocapacité, c’est-à-dire à la capacité de la biosphère à se régénérer et se maintenir (absorption des pollutions, production de ressources naturelles) pour répondre durablement à nos besoins et niveaux de consommation.

Comme on peut le voir sur la figure ci-dessous, la biocapacité ne cesse de diminuer, signe que la planète a de plus en plus de mal à encaisser les activités humaines :

 

 

A ce titre, et nous en reparlerons plus en détail dans de prochains articles, il nous semble évident, chez TSEB, que les sociétés les plus écologiquement prédatrices vont immanquablement devoir réduire leurs flux… Donc produire/consommer/transformer moins et limiter leurs activités économiques et leur consommation à l’essentiel. Compte tenu de l’urgence de repasser sous la courbe verte ( = avoir une empreinte écologique inférieure à la biocapacité, c’est-à-dire rester le plus possible sous les limites planétaires), nous voyons difficilement comment il pourrait en être autrement.

Mais ça tombe bien : dans notre société de surconsommation, nous produisons tout un tas de choses superflues, mal pensées, et il y a donc une certaine marge de manœuvre à exploiter ! L’étude et la définition de cette marge fait bien évidemment partie des éléments sur lesquels nous nous penchons actuellement.

En définitive, ce signal d’alarme ne serait-il pas une invitation à sortir du paradigme de la croissance ? C’est ce que nous analyserons prochainement. Du point de vue des limites planétaires et de la biocapacité de notre planète en tout cas, il semble impossible d’envisager un monde où nous pourrions continuer à produire et consommer toujours davantage…

 

Sources (et pour aller plus loin) :

Blast – Sauver le climat ne suffira pas à sauver l’humanité

Stockholm Resilience Centre – The nine planetary boundaries

Echanges Climatiques – Pourquoi le dépassement de la limite planétaire lié aux pollutions chimiques est intimement lié à notre consommation ?

radiofrance – En quoi consistent les limites planétaires ? 

Le Temps – Les grands climatologues alertent sur les boucles de rétroaction

Alterna – Perturbation des cycles de l’azote et du phosphore par rapport aux limites planétaires

Futura Sciences – Tous les ingrédients d’une grande extinction massive sont désormais réunis… comme il y a 250 millions d’années !

Année internationale des sciences fondamentales pour le développement durable – Infléchir la perte de biodiversité

Webinaire avec Nathalie Gontard (INRAE) – Plastique : le grand emballement 

notre-environnement.gouv.fr – Perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore

Climat.be – La protection de la couche d’ozone stratosphérique

GreenLetter Club – Permafrost : une bombe climatique ? Florent Dominé, CNRS

Institut royal d’Aéronomie Spatiale de Belgique – Aérosols stratosphériques, influence sur le climat de la Terre

– [¹] Vie publique – Rapport de l’ONU sur la biodiversité : les limites de la surexploitation des espèces sauvages

– [²] National Geographic – Biodiversité : 68% des populations des vertébrés ont disparu en moins de 50 ans

– [³] novethic – 80% des insectes volants ont disparu depuis 30 ans, une catastrophe écologique imminente est à craindre

– [] radiofrance – Bruno David : « On est sur la trajectoire d’une 6e extinction des espèces »

– [] Libération – Biodiversité : les 5 principales causes directes de la destruction du vivant

– [] RTBF – Rapport de l’IPBES : 4 approches dégagées pour changer le « rapport utilitaire » à la nature de l’Occident

– [] Éthique et tac – Les limites planétaires par A. Keller sur LIMIT

– [] Bon Pote – La 5e limite vient d’être officiellement franchie (et tout le monde s’en fout)

– [] novethic – Dégradation et érosion des sols : cinq chiffres chocs sur un danger mondial

– [¹⁰] M ta terre – Les sols menacés par les activités humaines

– [¹¹] Wikipedia – Utilisation du sol

– [¹²] Dead Zones – Prevalence

– [¹³] Wikipedia – Hypoxia (environmental)

– [¹⁴] Ex Naturae – Tour d’horizon des limites planétaires

– [¹⁵] Courrier international – Le poids des constructions humaines dépasse celui du monde vivant sur la Terre

– [¹⁶] Wikipedia – Déforestation

– [¹⁷] Millénaire 3 – Limites planétaires 8/11 : changement d’affectation des sols

– [¹⁸] Futura Sciences – Une 6e limite vient d’être franchie, il n’en reste plus que 3 !

– [¹⁹] RTBF – Plus de plastiques que de poissons dans les océans en 2050 ?

– [²⁰] Science Post – Chaque humain ingère jusqu’à 5 grammes de plastique par semaine sans le savoir !

– [²¹] dph – Menaces sur l’eau douce

– [²²] Services eau France – Pourquoi l’eau potable disparait-elle ?

– [²³] Libération – Cycle de l’eau douce : une nouvelle limite planétaire est franchie

– [²⁴] Nature – A planetary boundary for green water

– [²⁵] Wikipedia – Utilisation de l’eau

– [²⁶] Surfrider – L’océan et la COP21 – Partie 2 : L’océan, puits de carbone et fournisseur d’oxygène

– [²⁷] RTS – Les océans absorbent plus de CO2 mais à quel prix ?

– [²⁸] Le Vif – Réchauffement climatique : les coraux quasi certainement condamnés à disparaitre

– [²⁹] Wikipedia – Destruction de la couche d’ozone

– [³⁰] ProjetEcolo – Trou dans la couche d’ozone – causes et conséquences

– [³¹] MONGABAY – La pollution par les aérosols : une menace pour le climat et notre santé

– [³²] Actu Environnement – Aérosol

– [³³] BASTA – « Notre dernière chance d’éviter l’effondrement consiste à sortir de cette idéologie suicidaire »

– [³⁴] FUTURA – Depuis 400000 ans, le permafrost est stable et ce n’est pas une bonne nouvelle

– [³⁵] Mr Mondialisation – Les écosystèmes terrestres au bord du basculement

– [³⁶] ecotree – « Le cycle de l’eau verte » chez les végétaux : la sixième limite planétaire est franchie